Vaine la Terre

Il ne faut pas croire qu’avec ce collage effronté je tente de me hisser à la table des maîtres. Ce serait plutôt une simple espièglerie, un hommage insolent à l’œuvre – forcément inénarrable – de T. S. Eliot. La Terre Vaine n’est pas une coquille vide : ses phrases évocatrices sous-entendent une histoire plus sombre, une histoire cachée pour les plus érudits, qui emprunte à une demie-douzaine de langues et à des dizaines d’auteurs. J’ai donc voulu rire sous cape et le dépouiller de tout sous-texte en mélangeant les vers afin qu’ils racontent une autre histoire, sans finesse et sans profondeur. Par facétie, j’ai voulu vider la substance de ce poème. L’imposture d’une poésie pleine d’images fortes mais qui ne raconte rien… C’est un humour qui, peut-être, ne fera pas rire que moi ?
Des 433 vers de La Terre Vaine traduite magistralement par P. Leyris (p. 84), j’en ai extrait 96. En replaçant tous ces vers dans un nouvel ordre, j’ai essayé de détourner La Terre Vaine de son sens original, en espérant que cette corruption permette aussi de se délecter – avec une certaine perversité – d’une nouvelle œuvre que nous offrirait T. S. Eliot bien malgré lui. Je me suis simplement permis de modifier la ponctuation originale et les accords (muets) quand c’était nécessaire. Après n’avoir lu que  »Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour », il est j’espère amusant de voir enfin  »D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux ».

 

Vaine la Terre

Troublant, brouillant, noyant les sens dans les senteurs,
L’hiver nous tint au chaud de sa neige oublieuse.
Des soupirs s’exhalaient, espacés et rapides,
Après le gel du silence aux jardins.
Rase, inouïe, la terre brune. Les nymphes s’en sont allées.
« Que faire à présent ? Mais que faire ?
Sur les bords du Léman je m’assis et pleurai…
A Carthage alors je m’en fus.
MESSIEURS, ON VA FERMER.

Oed’ und leer das Meer.
Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie
Oublia le ressac, et le cri des mouettes.
Le dais du fleuve est rompu. Les derniers doigts de feuille :
Des ongles écornés, des mains douteuses
Grippent la berge humide et s’enlisent. Le vent
Du tonnerre printanier au loin dans les montagnes,
Qui n’est point consigné dans nos nécrologies.
S’il n’y avait que le seul bruit de l’eau…

La proue de leur nacelle
Dans un éclair : puis une bourrasque humide
Et les profits et pertes.

Mais j’entends derrière moi dans la bise glacée ;
O toi qui tiens la barre et regardes au vent,
« Toi qui fus avec moi dans la flotte à Mylae !
Mon ami, le sang affolant le cœur,
– Qui est-ce donc qui marche à ton côté ?
Voici Belladonna, la Dame des Récifs,
Porteuse de pluie.
Avec un peu de patience.

La sueur est séchée les pieds sont ensablés.
S’il y avait de l’eau nous ferions halte et nous boirions
Sur la terre craquelée que cerne l’horizon,
Mais lorsque je regarde au loin la route blanche,
Rien que le tonnerre sec et stérile sans pluie
Emplissait le désert d’une voix inviolable :
Pourquoi qu’tu t’es mariée si t’avais peur des mômes ?

Qu’un amas d’images brisées sur lesquelles tape le soleil,
Où les morts ont perdu leurs os,
Ardents, pour retomber dans un calme sauvage.
L’arbre mort n’offre aucun abri, la sauterelle aucun répit,
Mais il n’y a pas d’eau.
Quelle est cette cité par delà les montagnes ?

Derrière moi se déroulait la plaine aride.
Ici point d’eau rien que le roc.
Montagne morte, bouche cariée et qui ne peut cracher.
Comment parmi les rocs faire halte et penser ?
En ce creux de ruine au milieu des montagnes,
Parmi ces rocailleux débris ? O fils de l’homme,
Si seulement il y avait de l’eau parmi ces rocs.
Il n’y a même pas de silence dans les montagnes,
Il n’y a même pas de solitude dans les montagnes.
Dans les montagnes, c’est là qu’on se sent libre.
La montagne de roc sans eau.

Après l’agonie aux lieux rocailleux
A Carthage alors je m’en fus.

Cité fantôme
Sous le fauve brouillard d’un soleil hivernal
Cité, ô ma Cité, je surprends quelquefois
Sur la muraille, où des figures au regard fixe
Montaient des puits taris et des citernes vides,
Je vois comme des foules, et qui tournent en rond.
Tours blanches.

A la faible clarté de la lune, l’herbe chante
Sur les tombes culbutées, autour de la chapelle,
Au seuil des maisons de boue craquelée,
La chapelle vacante où n’habite que le vent
Par le royal barbare brutalement forcée ;
Et ces os au rebut dans la mansarde basse
Brûlaient vert et orange, encadrés par la pierre.
Brûlant brûlant brûlant brûlant

Attendant, moi aussi, le visiteur prévu,
Il miglior fabbro,
Je pense que nous sommes dans la venelle aux rats
Qu’un siècle de prudence ne saurait racheter.
L’épouvantable audace d’un instant d’abandon
Après la geôle et le palais après l’écho.

Et des tours renversées égrenaient dans le ciel
Après les cris et les clameurs,
Nous qui vivions voici que nous allons mourir,
Grelotter des cliquettes et des rires décharnés.
Qui eût dit que la mort eût défait tant de gens ?
Tours croulantes.

Enveloppé d’un manteau brun, le chef voilé
Lui qui vivait Le voici mort ;
Je ne sais pas si c’est un homme ou une femme,
Une femme étirant ses longs cheveux de jais,
Qui se démembre et se reforme et s’effiloche dans l’air violet
Et descend à tâtons l’escalier ténébreux…
Lorsque je compte il n’y a que nous deux
Les héritiers oisifs des riches potentats,
Corps blancs, corps nus sur la terre basse et moite.

Moi qui me suis assis au pied des murs de Thèbes,
Après le feu des torches sur les faces en sueur
Je veux de ces fragments étayer mes ruines.
Et maints tronçons de temps flétri étaient dépeints,
Pleurant toujours, mais toujours va le monde.